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Patrick Grainville :

«J'aime que l'événement soit

dans l'écriture»


L'invité du chat littéraire du jeudi 2 février (2006) était le romancier Patrick Grainville • A l'occasion de la publication de son dernier livre, La main blessée, il a répondu aux questions des internautes de Libération.fr •

LIBERATION.FR : jeudi 02 février 2006 - 17:45

A lire: Grainville-le-Pont, dans le cahier livres du 2 février

Rob : Quelle est la part d'autobiographie dans «La main blessée»? D'un point de vue de votre obsession sexuelle d'une part, et d'autre part concernant la «crampe de l'écrivain», est-ce que ça vous est réellement arrivé, avez-vous eu réellement peur de ne plus écrire?
Patrick Grainville: J'ai en effet souffert et je souffre encore d'une crampe de l'écrivain. C'est une déprogrammation de l'écriture après différents chocs traumatique. Ça c'est autobiographique. L'obsession sexuelle c'est quelque chose qui me concerne. Le mot a quelque chose de pathologique, mais c'est plutôt une passion qu'une obsession. Ceci dit les écrivains ont des manies, ils ont de belles tares qu'ils doivent apprendre à cultiver sans excès.

Ari : Avoir eu le Goncourt à 29 ans, est-ce handicapant pour continuer à écrire à créer?
Moi cela ne m'a pas handicapé, pas du tout, parce que dans le milieu dans lequel j'évoluais, d'exétudiants sorbonnards, le Goncourt n'était pas forcément admiré, il fallait presque s'excuser de l'avoir lu, il fallait faire profil bas, une maladie honteuse, c'était déjà la grosse crampe de l'écrivain. Je n'en ai pas fait une montagne.

Pierre : Est-ce difficile à vivre de voir, après le prix Goncourt, ses ventes baisser?
Non, parce que je savais que le prix Goncourt avait des effets monstrueux et anormaux sur le plan des ventes donc ensuite mes romans ont rencontré un public variable suivant les cas. Il y a eu des pics et des creux, mais cela n'a pas été frustrant. J'étais assez préparé à tout cela, je savais comment cela marchait, je n'étais pas naïf sur ce plan là. Mon Goncourt remonte à trente ans et j'ai eu le temps de m'en remettre, j'ai l'impression que c'était une dernière giclée d'acné, une belle acné... ensuite, toute la vie m'attendait.

Ari : Est-ce que le Prix Goncourt, que vous avez reçu il y a longtemps, permet d'arrêter de travailler toute sa vie?
Toute sa vie non... On peut s'arrêter une dizaine d'année, toute sa vie certainement pas... en tout cas pas le mien, mon Goncourt était modeste, c'était 170 000 exemplaires, il y a des Goncourt qui montent à 500.000, 700.000, des gros patatoufs. Le mien était respirable.

Pierre : Si vous deviez abandonner soit votre travail d'écrivain, soit celui de professeur, lequel garderiez-vous? Et pourquoi?
Je garderais celui d'écrivain parce que je suis un vieux professeur ou quasi, j'enseigne depuis 34 ans, et j'arrive à la fin de ma carrière de professeur, je préfère donc garder ma carrière d'écrivain. Ma vie, c'était de jouer sur les deux tableaux: le professeur c'était une cure de réalité, de société alors que l'écriture me plongeait un peu dans mes vertiges incontrôlables, il me fallait le garde-fou du professorat, cela me permettait de baliser les gouffres... les dérapages.. qui donc étaient plus contrôlés.

Bardamu : Je suis un jeune auteur fan de votre écriture... Pensez-vous qu'il soit possible aujourd'hui pour un jeune auteur de trouver une maison d'édition sans connaître forcément beaucoup de monde dans ledit milieu ? Et deuxième question, quels sont aujourd'hui les auteurs vivants pour lesquels vous vous enthousiasmez ?
Je pense que l'on peut être publié aujourd'hui mais il faut envoyer au moins à 15 éditeurs, des gros, des moyens, des petits. Un manuscrit recommandé est lu plus vite mais il n'est pas forcément accepté, un manuscrit envoyé anonymement sera lu dans des délais plus longs. Mais en général, ils sont considérés, un éditeur ne peut pas prendre le risque de rater un chef-d'œuvre qui arrive par la poste. Moi je lis beaucoup la littérature contemporaine. Ce que je reproche parfois à mes collègues écrivains c'est de ne pas se lire entre eux. J'essaie d'être éclectique, j'essaie de lire des choses souvent différentes de moi. J'aime les écrivains écriture, qu'il y ait un relief dans l'écriture, que l'évènement soit dans l'écriture.

Jimmy : Que pensez-vous de la littérature intimiste, de ces romans courts où les auteurs semblent économiser leurs forces (s'il en ont), style Editions de Minuit, quand vous ne cessez d'écrire dans le flamboiement de votre langue baroque? J'ai lu dans un article de «Libération» que vous rêviez d'être un personnage dans un livre d'Echenoz, on doit s'y ennuyer, non?
En ce qui concerne l'écriture minimaliste, je suis plutôt un maximaliste, mais c'est toujours intime et personnel, on ne fait pas l'économie de l'intimité et en ce qui concerne Echenoz, il a une écriture, une élégance, une fluidité, un style mais c'est vrai qu'il y a des écrivains de l'évitement, de la parodie, du second degré et moi je n'ai pas épuisé le premier degré, l'amour, la mort, l'infini tout ça. Pour moi la littérature ce n'est pas un jeu, eux ils déjouent les genres, ils le font très bien... moi c'est toujours un peu le grand jeu.

D45 : Pourquoi Libération n'a-t-il pas parlé de tous vos livres ? J'ai l'impression qu'ils en ont loupé quelques uns.)
En effet, Libération n'a pas parlé de tous mes livres, il faut leur demander, je n'ai pas de réponse. Je crois que pour Libération, un Goncourt cela fait un peu gros con, un peu comice agricole, donc il fallait faire oublier ce gros péché, cette grosse balourdise, ce péché de jeunesse. Avec le recul, après 34 ans de roman, ce n'est pas tellement la politique d'un journal qui est en jeu, mais cela dépend de trois ou quatre critiques qui n'aiment ou qui n'aiment pas. Sur 20 romans, j'ai eu peut être 7 papiers. Mon premier c'était en 80. C'était Koskas qui l'avait écrit.

lora : Pourquoi avez vous accepté de faire ce chat. Est-ce simplement pour des raisons promotionnelles, ou avez vous réellement envie de vous confronter à un dialogue avec les lecteurs du journal?
Par curiosité tout de même. C'est vrai qu'il y a des questions qui m'ont un petit peu étonné.

Rob : Que pensez-vous du changement de propriétaire des Editions du Seuil ? Ne regrettez-vous pas Gallimard?
Idéalement j'aurai préféré que le Seuil reste le Seuil dans l'absolu, mais même si le Seuil est racheté je n'ai pas songé à le quitter. C'est mon éditeur depuis 30 ans, et je suis assez fidèle... dans ce domaine en tout cas. Le Seuil actuellement, c'est une aventure, dans cette affaire on ne peut pas trancher encore, c'est en devenir, j'observe moi aussi. Mais on ne peut pas vivre tout le temps de la nostalgie.

Bardamu : que pensez-vous de ces écrivains (en gros ceux de Verdier) qui ont le sentiment d'appartenir à une même «école», je pense à Michon, Millet, Bergounioux, Quignard : les Corréziens faulknériens.
C'est une très bonne définition, les corréziens faulknériens, leur province est une province planétaire, il font partie des écrivains que je lis beaucoup, ils ont une écriture un peu austère, un peu rugueuse, un peu janséniste. Ils sont aux antipodes des minimalistes de Minuit. D'un côté on a les dandys et de l'autre les moines plus bourrus ou bourrés.

- source : Libération (archive payante)


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